Vote

Voici une note que j'avais initialement rédigée le 9 février 2011 à l'attention d'un décideur politique. J'ai décidé de la publier (après l'avoir légèrement adaptée) suite à la note de Terra Nova sur le jugement majoritaire, qui me fait penser (avec satisfaction) que ce sujet va être mis sur le devant de la scène pour 2012. Les critiques qui pleuvent sur la note de Terra Nova me semblent principalement motivées par la crainte d'une "cuisine électorale" visant uniquement à éviter un nouveau 21 avril et à faire gagner la gauche par tous les moyens. Or, comme nous allons le voir, la réflexion est bien plus ancienne que cela, et son but n'est pas de faire gagner tel ou tel camp, mais avant tout de transcrire le plus fidèlement possible l'opinion des électeurs.

Problématique

On peut dire que nous avons deux principaux problèmes à résoudre dans notre système électoral :

  • la représentativité :
    Le résultat des élections n'est pas conforme à l'opinion réelle de l'électorat. Comme on le verra, avec un système juste, François Bayrou serait président et le Mouvement démocrate aurait un groupe à l'Assemblée.
  • la participation :
    Quelle est la légitimité des élus lorsque l'abstention est importante, dès lors que le vote des abstentionnistes aurait pu changer le résultat de l'élection ?

L'idée serait de résoudre les deux problèmes de pair, à travers trois objectifs :

  1. Faire en sorte que chaque voix compte.
  2. Conserver un mode de scrutin simple.
  3. Permettre à l'électeur d'exprimer au mieux son opinion.

Lors des législatives 2007, je pensais que la proportionnelle était le meilleur moyen car elle remplissait les deux premiers objectifs. J'avais entendu François Bayrou défendre le système allemand et avais donc fait une simulation avec ce système (avant le Monde qui en avait fait plusieurs). On en connait le résultat : le Mouvement démocrate aurait eu un groupe, mais pas le Nouveau centre.

Or, à travers mes différentes lectures sur le sujet, je me suis rendu compte récemment que la proportionnelle ne remplissait pas le troisième objectif, pourtant nécessaire pour faire revenir les électeurs vers le bureau de vote. En fait, en ajoutant une dose de proportionnelle, on résout le problème du point de vue des partis, mais rien ne change pour l'électeur : on lui demande toujours de voter pour un seul candidat ou une seule liste. Il faut donc trouver nouveau un mode de scrutin qui permette à l'électeur d'exprimer au mieux son opinion.

Modèle traditionnel : classer les candidats par ordre de préférence

Cela fait maintenant quatre ans que je m'intéresse de près aux modes de scrutin... plus précisément depuis que je me suis aperçu qu'en 2007 (selon les sondages...) les Français étaient prêts à élire François Bayrou au second tour face à n'importe quel autre candidat... mais le classaient troisième au premier tour, l'empêchant ainsi d'accéder au second tour.

Ces simulations de second tour correspondaient en fait à la méthode Condorcet (connue depuis le treizième siècle) :

  • On demande à l'électeur de classer les candidats par ordre de préférence.
  • Au dépouillement, on simule tous les duels possibles. Le vainqueur est celui qui gagne tous ses duels.

François Bayrou était donc le vainqueur de Condorcet... mais notre scrutin uninominal à deux tours ne désigne pas systématiquement le vainqueur de Condorcet.

Cette méthode Condorcet semble juste, mais est évidemment assez lourde à dépouiller dès que trois candidats ou plus sont en présence. De plus, le vainqueur de Condorcet n'existe pas toujours (c'est le paradoxe de Condorcet), car on peut très bien avoir un cycle : Bayrou bat Royal ; Sarkozy bat Bayrou ; Royal bat Sarkozy.

Ainsi Borda, tout en reconnaissant la valeur de la méthode Condorcet, a-t-il proposé une alternative plus simple à mettre en œuvre, la méthode Borda (scrutin pondéré connu depuis la Rome antique) :

  • On demande à l'électeur de classer les candidats par ordre de préférence.
  • Chaque candidat reçoit un nombre de points selon son classement. Le vainqueur est celui qui a le plus de points.

Il y a également le vote alternatif (utilisé en Australie depuis 1918, et dont l'utilisation fera l'objet d'un referendum en Grande-Bretagne le 5 mai) :

  • On demande à l'électeur de classer les candidats par ordre de préférence.
  • Si aucun des candidats n'obtient 50 % de premier choix, on élimine le candidat le moins bien placé et on reporte ses voix sur le suivant dans les classements ; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'un candidat atteigne 50 %.

Ce scrutin est évidemment assez difficile à dépouiller manuellement de manière simple. De plus, dans la pratique, il ne diffère pas énormément de notre scrutin uninominal à deux tours, car il revient en quelque sorte à simuler les deux tours (avec les désistements "en faveur de") en un seul tour.

Ces scrutins, ainsi que la quasi-totalité des scrutins utilisés, ont en commun de demander à l'électeur de classer les candidats par ordre de préférence (le scrutin uninominal étant un cas particulier où l'on ne donne que la première préférence). Ce modèle a pour conséquence le théorème d'impossibilité d'Arrow qui énonce qu'il n'existe pas de scrutin "parfait", c'est-à-dire vérifiant quatre critères : universalité, non-dictature, unanimité et indifférence des options non-pertinentes (qui, lorsqu'il n'est pas respecté, crée le phénomène du "vote utile").

Nouveau modèle : noter les candidats de manière indépendante

L'auteur Bayrolien m'a fait découvrir son article et son expérimentation sur un système de vote pondéré, ici une forme de vote cumulatif.

Karim-Pierre Maalej m'a fait découvrir le site de Sylvain Spinelli : Vote de valeur, qui reste ce que j'ai lu de mieux comme synthèse à ce jour, et m'a fait découvrir les importantes expérimentations menées en 2007 par des chercheurs sur :

J'ai également vu qu'Olivier Azeau avait proposé le jugement majoritaire pour l'élection des instances départementales.

Récemment, Mehdi Benchoufi a publié un article dans les Echos sur le vote par note.

Ces différentes formes de vote pondéré, à la différence des autres méthodes (y compris Borda) permettent de noter les candidats de manière indépendante. Comme le montrent Michel Balinski et Rida Laraki dans leur theory of measuring, electing and ranking, ce nouveau modèle permet de :

  • contourner le théorème d'impossibilité d'Arrow
  • "tuer" le vote utile
  • réunir les avantages des méthodes Condorcet (bonne pour établir un classement) et Borda (bonne pour désigner un vainqueur)

Utiliser un mode de scrutin basé sur ce nouveau modèle, comme le vote par note, permettrait donc d'en finir avec le vote utile. L'électeur pourrait exprimer au mieux son opinion, sur autant de candidats qu'il le souhaite, y compris lorsqu'il souhaite voter blanc. De plus, parmi toutes les méthodes proposées, le vote par note reste assez simple à mettre en œuvre (en tout cas, beaucoup plus simple que le vote alternatif australien et peut-être bientôt britannique). Les expérimentations ont montré que les électeurs réagissaient bien à ce nouveau mode opératoire et utilisaient correctement ce mode de scrutin qui répond à un vrai besoin, puisqu'un tiers des électeurs ne sont pas en mesure de déterminer un candidat favori (dans l'expérimentation sur le jugement majoritaire).

Il me semblerait donc intéressant d'intégrer dans une réforme électorale une réflexion sur la généralisation de ce mode de scrutin dans nos élections, à commencer par la présidentielle et les législatives.