Shadow

Hier soir, sur Canal+, a eu lieu à ce qu'on pourrait de prime abord appeler une tempête dans un verre d'eau. Un second regard indique cependant qu'il s'agit d'un cas d'école qui mérite d'être étudié.

Alors que François Bayrou était invité au Grand journal, une séquence du Petit journal a repris des extraits du congrès du Mouvement démocrate de la veille... à la sauce "Petit journal", c'est-à-dire « monde parallèle », « extraterrestres », « shadow », etc. J'ai regardé cette séquence en différé, après avoir eu vent du clash. Je l'ai néanmoins trouvée très drôle, d'autant plus que j'étais présent au congrès et qu'il est amusant d'avoir un regard décalé sur un évènement que l'on a vécu de l'intérieur.

Le clash a porté sur les trois extraits de discours de Bayrou, dont le Petit journal n'a retenu que le son, et y a greffé des images de gags en ombres chinoises. Ce procédé doit être assez rare dans cette émission car c'est la première fois que je le voyais : d'habitude, ce sont des extraits de vidéo complète, image et son. Ici, point d'image, donc aucun moyen de vérifier si le son concorde. Toujours est-il que j'ai bien reconnu, en gros, des extraits des discours de Bayrou, en particulier le passage des « noyaux durs » qui d'ailleurs l'avait déjà fait rire lui-même lorsqu'il l'a prononcé[1].

Bref, on connait la suite : Bayrou a affirmé que ce n'étaient pas des propos du week-end dernier, Barthès a maintenu. De manière très sérieuse et objective, Laurent de Boissieu a recherché les extraits incriminés. Si les premier et troisième extraits sont exacts, le deuxième a été manipulé : les convictions politiques n'étaient pas dans le même ordre, et « tous ensemble ils forment une famille unie » n'était pas dans le discours de clôture. Plus tard, Raphaël Vuitton a trouvé la « famille » dans le discours d'ouverture, mais les convictions politiques n'étaient toujours pas dans le même ordre : les « écologistes » ont été insérés au milieu de l'extrait.

Bayrou a-t-il eu tort ?

L'Hérétique a la conviction que le deuxième extrait était volontairement manipulé dans le but de faire réagir Bayrou et de le faire passer pour un grincheux. Dans un premier temps, j'ai trouvé l'hypothèse intéressante. Ensuite, lorsqu'il s'est avéré que le passage sur la « famille » était bien présent et que seules les convictions politiques avaient été mises dans un ordre différent, je me suis finalement dit qu'il faudrait tout de même être sacrément fort pour repérer la manipulation du premier coup d'œil !

Ce qui est bien plus probable : Bayrou a vu que les images avaient été séparées du son, et cela a éveillé sa méfiance. La manipulation était pour lui hautement probable, en tout cas suffisamment pour qu'il tente le coup et accuse Yann Barthès. Bingo : un extrait avait été effectivement manipulé. Mais le reste était néanmoins juste...

Ce que l'on peut reprocher à Bayrou : avoir tenté un coup de bluff en se basant sur une simple méfiance. Mais il faut savoir que dans le "jeu télévisuel" on n'a droit qu'à un seul coup... Valait-il mieux laisser passer une probable manipulation, ou bien la dénoncer préventivement, quitte à s'excuser par la suite ?

Barthès a-t-il eu tort ?

Bien que cela revienne souvent dans les discussions, la question n'est pas de juger de la qualité humoristique de la séquence. Comme beaucoup d'autres, je trouve salutaire la dérision des puissants, dès lors qu'elle se base sur des propos ou des faits exacts... Et cela, même s'ils sont sortis de leur contexte, à condition cependant que le sens n'en soit pas fondamentalement changé. Ségolène Royal qui enchaine « Au revoir ! Bonjour ! » ou Xavier Bertrand qui déclare qu'il a « toujours aimé les conseils nationals », c'est priceless. De même pour Jean Lassalle qui se faufile pour être devant les caméras. Ce sont des séquences filmées telles quelles, dont rien n'a été retiré. Des effets visuels ou sonores sont éventuellement ajoutés.

En revanche, comme le fait remarquer Erwan Balanant, les séquences du Mouvement démocrate sont modifiées en retirant des informations et en les remplaçant par d'autres. Dans la première partie, le son est supprimé et remplacé par des gargouillis extraterrestres : pas grave, dans la mesure où ce son de remplacement n'a aucun sens. Pour les extraits de Bayrou, c'est l'inverse : on supprime les images et on les remplace par d'autres qui, cette fois, ont du sens. Cela reste encore réglo – en plus d'être rigolo. À condition que le son soit fidèlement respecté...

Mais dans le deuxième extrait, la ligne est franchie : même le son n'est pas fidèle, l'ordre des mots est changé... pour une raison qui n'est probablement pas méchante mais simplement humoristique : il est bien plus drôle de faire arriver l'écologiste peace and love à la fin. Même si l'humour ne justifie pas tout, est-ce si grave ? Le sens est-il réellement changé ? Probablement pas[2]. Il n'empêche : si l'on accepte cela, où doit-on s'arrêter ?



Ce que l'on peut reprocher à Barthès : avoir présenté comme vraie une séquence où l'image a été remplacée et le son modifié. Léger dérapage, certes, mais qui à mon avis ne devrait pas être accepté, que ce soit pour Bayrou ou quelqu'un d'autre.

Bluff ? Instinct ? Coup de chance/malchance ? Conclusion logique de pratiques limites ?

En résumé : à force de pratiques limites mais réglo, le Petit journal a éveillé la méfiance de Bayrou, qui a joué son va-tout et a permis (coup de chance, pourrait-on dire) de révéler un franchissement de ligne. Bayrou a quand même majoritairement tort, diront les uns. Bayrou a tout de même partiellement raison, diront les autres. Son comportement est-il la conséquence de la fatigue accumulée pendant le congrès, qui a provoqué son malaise à l'issue de l'émission ? Je ne suis pas médecin.

Il me semble toutefois qu'une attitude juste de part et d'autre consisterait :

  • pour Bayrou, à reconnaitre qu'il n'avait que de fortes présomptions et aucune preuve formelle
  • pour Barthès, à reconnaitre qu'il n'est pas correct de changer l'ordre des mots d'un extrait sonore

Nous en saurons sans doute plus dans le Petit journal de ce soir.

(Ajout : Le lendemain, le Petit journal a présenté côte à côte les extraits montés et les extraits réels avec image. Sans surprise : les premier et troisième extraits sont corrects, mais l'ordre des mots a été changé dans le deuxième extrait. Cependant, aucun commentaire n'a été fait sur ce point. Dommage. La rigueur, ça vaut pour tout le monde.)

(Ajout : À la sortie de son hospitalisation, on apprend que François Bayrou a souffert d'un « léger ictus transitoire », qui s'accompagne d'une perte momentanée d'une partie de la mémoire. Cette explication excuse entièrement son attitude dont il n'est par conséquent pas responsable. On a également le droit de trouver cette explication trop parfaite.)

Notes

[1] Donc, pour le manque d'humour, on repassera...

[2] À moins que Bayrou ait volontairement voulu commencer par les « écologistes ».